Enracinement, expatriations et formes nouvelles… (2e partie)
Chaque mois, un(e) employé(e) de la bibliothèque municipale recommande ses titres favoris, best-sellers ou pas, récents ou passés, qu’il partage généreusement avec les lecteurs du Journal d’Outremont. Voici les suggestions de Simon Nadeau, aide-bibliothécaire à la bibliothèque Robert-Bourassa.
(13 juin 2012)
3. L’immaturité créatrice
Witold Gobrowicz, écrivain polonais plus ou moins volontairement exilé, a écrit au XXe siècle une œuvre très originale et subversive en assumant totalement sa condition de minoritaire (car qu’est-ce qu’être un écrivain polonais, exilé de surcroît, quand il y a tant de « Grands écrivains » français, allemands, russes ou américains ?) Gombrowicz n’a pas voulu imiter les formes déjà existantes. Il a inventé sa forme, son « pays étranger », à même l’informe. Plutôt que de jouer les fanfarons comme plusieurs écrivains polonais nationalistes auxquels il s’attaque dans son Journal, Gombrowicz a fait de sa condition de minoritaire par rapport aux grandes cultures européennes une force et une source d’inspiration.
Toute son œuvre valorise l’immaturité, la jeunesse et l’informe au détriment des formes établies, reconnues et socialement acceptables. Mais, ce faisant, Gombrowicz révèle la logique à l’œuvre dans toute création artistique originale, car pour créer une forme nouvelle, le créateur doit s’écarter des formes établies. Les minoritaires que nous sommes en Amérique du Nord auraient donc tout intérêt à lire les deux volumes de son Journal, de même que les romans inquiétants, drôles et extravagants que sont Trans-Atlantique et Ferdydurke.
4. L’Indépendance américaine
Thoreau est aussi à sa manière une sorte d’« opiniâtre », puisqu’il a construit seul sa maison près de l’étang Walden où il se retira pendant deux ans et deux mois pour y vivre simplement, cultiver son jardin et subvenir seul à tous ses besoins, mais, surtout, pour observer la nature, lire et penser librement, loin des hommes et du monde. Thoreau est par excellence le type d’individu qui cultiva toute sa vie une farouche indépendance, sans pour autant se dissocier du sort de ses semblables puisqu’il se battit également pour l’abolition de l’esclavage et aida même des esclaves du Sud à fuir au Canada. Il fit d’ailleurs en 1850 un court séjour à Montréal qui ne l’impressionna guère… Mais là n’est pas la question.
En écrivant Walden ou La vie dans les bois qu’il publia en 1854, Thoreau ratifia selon moi la seconde déclaration d’Indépendance américaine. La première, rédigée par Jefferson en 1776, rejetait l’autorité du roi d’Angleterre. La seconde, signée par Thoreau 78 ans plus tard, nous révélait bien après coup qu’un pays libre et souverain n’est pas nécessairement composé d’hommes libres et souverains. Chacun a en quelque sorte à écrire sa propre déclaration d’Indépendance pour être libre et souverain. C’est ce que fit Thoreau en se retirant pendant deux ans dans les bois et en relatant cette expérience dans Walden, un livre d’une exceptionnelle richesse, un classique à découvrir ou à redécouvrir.
N. B. Tous les livres mentionnés se trouvent à la bibliothèque Robert-Bourassa, 41, avenue Saint-Just, Outrement, à l’exception de Trans-Atlantique, lequel peut être réservé dans le réseau.
(COLLABORATION SPÉCIALE SIMON NADEAU, BIBLIOTHÈQUE ROBERT-BOURASSA)




