Pour certains, la «liberté d’expression de l’artiste» serait l’enjeu essentiel d’un procès contre Mike Ward pour des propos dénigrants touchant Jérémy Gabriel. Difforme et sourd à la naissance, le «petit Jérémy» a retrouvé l’ouïe à six ans grâce à l’implantation d’une prothèse auditive. L’intervention lui a permis de chanter pour le pape Benoît XVI, puis à Las Vegas avec Céline Dion, et aussi à des matchs du club de hockey Canadien. Les juges trancheront. Néanmoins, et sans commettre d’outrage au tribunal, il est légitime de s’interroger sur le sens des expressions «liberté d’expression artistique» et «humour» invoqués à la défense de l’«humoriste».
Dans leur recherche de divertissement, certains publics s’alimentent de spectacles dits d’humour en salle et devant leur poste de télé. Par leur taille (billets vendus et cotes d’écoute), ces publics en fixeront le seuil de rentabilité, déterminant de la sorte si les blagues avilissantes à l’endroit des handicapés – pour s’en tenir à celles-ci – sont lucratives, tout juste profitables, ou carrément ruineuses.
Encore que je n’en sois plus convaincu, il existerait chez nous, pour les propos tenus en public, des normes d’admissibilité pouvant différer de celles des publics de spectacles. Dans tous les cas, par convention le droit de divertir jouit de la préséance sur ces normes, quel que soit leur bien-fondé rationnel, moral et artistique. Ainsi, un public de taille suffisante pourra battre en brèche les normes sociales – s’il y en a.
Vaclav Havel demande s’il ne faut pas de se méfier des mots et des horreurs qui y sommeillent. Avant de procéder à une discussion de ce différend, et ayant en mémoire la mise en garde du dramaturge et homme d’État, il sera utile de prendre connaissance du sens des expressions «art» et «humour». Le petit Robert les définit ainsi:
Art : 1. Expression par les œuvres de l’homme d’un idéal esthétique; ensemble des activités humaines créatrices visant à cette expression. 2. Chacun des modes d’expression de la beauté. […]
Humour : Forme d’esprit qui consiste à présenter la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolites.
Sans idée des propos à l’origine de la dispute, impossible d’en disserter intelligemment. Dans sa chronique (Jérémy Gabriel c. Mike Ward) de La Presse du 26 septembre 2015, Patrick Lagacé reproduit ceux-ci:
«Cinq ans plus tard, dit-il, y est pas encore mort! Il meurt pas, le petit […]! Moi, je le défendais, comme un cave. Et lui, y meurt pas. Moi, je te défends: toi, tu crèves, […]. […] de sans-cœur! Y est pas tuable. […] aux glissades d'eau à Bromont, l'été dernier, j'ai essayé de le noyer. Pas capable! Pas capable. Je suis allé voir sur internet, pour voir c'est quoi, sa maladie. Sais-tu c'est quoi qu'il a? Y est lette, […]!»
Les points entre crochets remplacent des jurons.
En quoi les propos de Ward s’apparentent-ils à «un idéal esthétique»? En quoi constitueraient-ils un «mode d’expression de beauté»? Autrement dit, sont-ils de l’«art»? Si non, peut-on, sans plaisanter, affirmer que l’enjeu du litige est la «liberté d’expression artistique»? Liberté d’expression, oui, mais «artistique»?
Ces propos constituent-ils une forme d’humour? Présentent-ils «la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolites»? Qu’y a-t-il de plaisant ou d’insolite à railler en public un jeune pour son effort louable de chanter malgré de sérieux handicaps, même s’il a pu y avoir été poussé par d’autres à des fins moins estimables?
S’il s’agit ni d’expression artistique ni d’humour, de quoi s’agit-il? Il est utile de revenir au petit Robert pour d’autres définitions de nature à éclairer la réflexion.
Dérision : Mépris qui incite à rire de quelqu’un, quelque chose.
Ironie : 1º Manière de se moquer […] en disant le contraire de ce qu’on veut faire entendre. 2º Disposition railleuse, moqueuse, correspondant à cette manière de s’exprimer.
Humour noir : Forme d’humour qui exploite des sujets dramatiques et tire ses effets comiques de la froideur et du cynisme.
Méchant : II. QUI FAIT DU MAL: Qui fait délibérément du mal ou cherche à en faire, le plus souvent de façon ouverte et agressive.
Bien que les propos cités cherchent à tirer leurs effets de la froideur et du cynisme, pour constituer de l’humour noir, il faudrait que leurs effets soient comiques. Le sont-ils? Plus que simplement ironique, ils constituent, au minimum, de la dérision et, à n’en pas douter, portés aux oreilles du jeune Jérémy, ils ne pouvaient que lui causer de la douleur. L’«humoriste» a-t-il agi délibérément? Lui seul le sait. Toutefois, s’il n’était pas conscient du caractère blessant de ses propos, ou si, conscient, y est resté indifférent, l’on pourrait se demander s’il est affligé de narcissisme. Et qui se plairait à écouter un tel propos? Un autre narcissiste peut-être?
En entrevue à l’émission Gravel le matin de Radio-Canada, l’animateur Guy A. Lepage est intervenu pour défendre Ward, affirmant que son public sait à quoi s’en tenir et est composé d’adultes consentants. Consentants à n’en pas douter et, le spectacle n’étant pas gratuit, probablement même enthousiastes. Mais adultes? Qu’y a-t-il d’adulte à se marrer des difficultés d’un handicapé, d’autant qu’il n’a fait de tort à personne? Tout ceci ne rappelle-t-il pas des poltrons se réjouissant au spectacle du «gros bras» qui tabasse le petit mince dans la cour d’école? Ne rappelle-t-il pas l’intimidateur et ses courtisans?
La liberté d’expression est effectivement l’enjeu du litige. Toutefois, quelle qu’en soit l’issue, il serait abusif d’y accoler l’épithète «artistique». Peut-être est-ce un moindre mal, donc sage, que de tolérer la liberté d’expression méchante et blessante, mais l’existence de publics qui s’y complaisent, voire qui l’applaudissent, n’en reste pas moins inquiétante dans une société qui s’enorgueillit de tenir la solidarité et l’inclusion parmi ses valeurs fondamentales.
Pierre Joncas




