Quand les grands-parents de Philip Mann, issus d’une branche orthodoxe de la religion juive, décident de quitter l’Europe de l’Est, ils choisissent de s'installer à Montréal. En 1958, la deuxième génération prend racine sur l’avenue Bloomfield en face du parc Saint-Viateur, dans une maison que la famille habite encore aujourd’hui.
Philip Mann en compagnie de notre journaliste Hélène Côté. Philip Mann est un cas à part. Il porte la kippa, parle l’anglais, un peu le français et un peu le yiddish. Sympathique à la cause hassidique, il admire leurs valeurs fortes, mais s’en détache dans sa vie personnelle : marié à l’âge de 37 ans et un enfant seulement, ce n’est pas dans la norme orthodoxe. Il garde toutefois des relations d’amitié avec des membres de la communauté, mais prend des libertés qui sont loin d’être encouragées. À 61 ans, il vient de publier Dark Muse, un roman écrit en anglais, qui fait intervenir le paranormal dans l’inspiration créatrice. L’illustration d’une femme – même très sobre – en couverture ne plaît pas à tous. « C’est une sorte de thérapie », dira-t-il à la rigolade. Nous l’avons rencontré chez lui et lui avons demandé comment il voyait l’évolution de la communauté hassidique à Outremont. Voici ce qu’il nous a confié.
Moins homogène qu’on croit
« Ce n’est pas un groupe aussi compact qu’il n’y paraît. À certains égards, c’est une société comme les autres, avec ses purs et durs d’un côté, ses marginaux de l’autre et la majorité au centre. Ils ont leurs problèmes familiaux, parfois des enfants avec des difficultés d’apprentissage, quelques marginaux qui quittent la communauté, des pauvres, des riches. Certains membres sont très fermés, quelques-uns sont intéressés par l’extérieur, lisent les journaux, écoutent les nouvelles.
D’autre part, on y retrouve plusieurs aspects de la société féodale. Une petite minorité au sommet détient l’autorité et l’argent. Les leaders sont puissants et écoutés. La capacité de convaincre et l’éloquence sont des habiletés très valorisées. La classe moyenne n’existe pratiquement pas. Il y a l’autorité, et les autres. Quelques très riches, la très grosse majorité à faible revenu, et quelques familles au seuil de la pauvreté. En plus de la religion, la difficulté de gagner sa vie, l’entraide et les charity pools sont des réalités quotidiennes.
Toute la vie est orientée vers le groupe et ce qui lui est extérieur est sans intérêt pour la majorité. Les départs de la communauté restent peu nombreux. Il y a beaucoup plus de naissances que de gens qui quittent... »
Débats dans la communauté : l’éducation et l’internet
« Les familles sont nombreuses. La ferveur religieuse reste le ciment de la société. Ce qui change, c’est la connaissance des autres langues que le yiddish. L’unilinguisme perd du terrain, surtout du côté des femmes. L’éducation est au cœur des débats à l’intérieur du groupe. Plusieurs reconnaissent les déficiences du programme scolaire et qu’une meilleure formation permettrait aux jeunes de mieux gagner leur vie. La plupart arrivent tant bien que mal à boucler le budget avec de petits boulots ou gèrent des services comme des garderies. Pour l’instant, les emplois sont limités à la communauté, les salaires sont faibles, faute de formation et de connaissance suffisante du français et de l’anglais. C’est un facteur de rétention très puissant dans la communauté. L’accès à internet avec les téléphones présente les mêmes risques que dans toutes les sociétés. Il ouvre la voie à l’information mais aussi à tout ce que charrie l’internet, les blogues, la libre expression avec ses excès et la porno. Ils ne sont pas à l’abri de ça. Il n’y a plus de barrières. »
Vivre ensemble
Pour conclure, nous lui avons demandé si, après les orages de la dernière année autour des lieux de culte, c’est rêver que d’entrevoir un meilleur climat dans les rapports avec la communauté orthodoxe. Voici en bref ce qu’il en pense.
- Miser sur ce qu’on partage en tant que société plutôt que sur ce qui nous sépare. Par exemple les activités publiques. Ce qui touche la famille, les enfants, est un point d’ancrage, pas toujours évident concrètement, mais réel. Est-ce que la société peut être plus inclusive lors d’événements publics comme Au Parc les Artistes, La Foulée des Parcs, ou la Kermesse du mois de juin?
- Ne pas cultiver la confrontation mais engager davantage la consultation. La vraie, précise-t-il, pas celle qui est faite après la prise de décision.
- Les aider à mieux gagner leur vie. Les familles nombreuses à faibles revenus sont l’apanage de la majorité d’entre eux. Une réalité qui nous échappe très souvent.
Certaines expériences passées laissent espérer que les rapprochements sont possibles. D'une part, l'accession au conseil d'arrondissement de Mindy Pollak, les activités du groupe communautaire Les Amis de la rue Hutchison, et d'autre part, les événements publics et rassembleurs à répétition de l'arrondissement, où tous sont invités à participer, sont des exemples de points de contact qui créent une ouverture. Une chose est sûre, l’intégration de la communauté hassidique, ce n’est pas pour demain. « Ils sont et resteront un groupe distinct », confirme Philip Mann. Mais le fait de partager un certain nombre de choses et de les cultiver ensemble rendra certainement le dialogue – et la vie – un peu plus facile. ′
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